Comprendre la peur et le dégoût de la nature

La fédération des CPN a décidé de lancer cette campagne « Les mal-aimés, j’adore ! ». Elle a décidé de jouer avec nos peurs (plus ou moins justifiées) pour faire avancer, chez les membres des clubs et des familles, la connaissance naturaliste et générer un lien sensible avec la nature qui nous entoure.
Mais pourquoi ce choix ? Pourquoi avons-nous peur de la nature ? Comment se construit cette peur ? La peur d’un animal est-elle innée ou acquise ? Comment jouer sur les peurs peut favoriser la connexion à la nature ?

Dans une situation inconnue ou à la vue d’un animal inconnu, l’enfant a un mouvement de recul, ce sentiment est normal et avant tout inné. C’est un peu comme la douleur, elle est nécessaire pour prendre conscience que quelque chose ne va pas. A la vue d’un animal interprété comme menaçant, le cerveau indique le danger et génère le mouvement de recul, voire d’élimination du danger. Ces mouvements réflexes inscrits dans notre cerveau sont utiles et sont là pour assurer notre survie. On ne se défait pas de plusieurs millions d’années de vie dans la nature en position de proie !

Cependant la plupart du temps, les peurs sont des peurs acquises. Elles se construisent dans le cerveau des enfants de la même façon que toute représentation.

  • Une peur liée à sa propre expérience. Un enfant qui, dans une situation particulière, a éprouvé un sentiment de peur, de panique ou de dégoût, va éviter de se retrouver dans une situation qui lui ferait revivre ces mêmes émotions. Il en est de même pour les circonstances où il a eu mal. S’il s’est fait piquer par une guêpe, il va avoir une peur réelle de cet insecte. C’est sa propre expérience qui a créé cette peur.  On peut parler d’une peur acquise.
  • Un mimétisme de l’attitude des adultes.  Si l’enfant entend ou voit des adultes exprimer une crainte ou un rejet devant un animal, il va intégrer cette peur. Il peut s’agir de peur réelle ou non.  L’enfant reproduit, par mimétisme, une attitude d’adulte. L’adulte réagit fortement à la vue d’une araignée, l’enfant intègre cette peur pour lui-même. On peut parler alors de peur transmise.
  • Les dictons.  Dans les traditions sociales, des dictons véhiculent bien souvent de fausses représentations sur les animaux. Ces dictons ont des origines diverses.
    • Ils permettent de justifier certains interdits. Ainsi pour que les jeunes filles ne sortent pas le soir, on disait que les chauves-souris pouvaient s’accrocher à leurs cheveux. Pour ne pas que les enfants déchirent leurs vêtement dans les ronces, on disait que les serpents s’y réfugiaient.
    • Les raisons du classement comme nuisibles de ces animaux carnivores, qui feraient de la concurrence alimentaire à l’homme, sont véhiculées souvent comme vérité scientifique alors qu’elles sont à nuancer.
    • Les contes, les histoires et les films intègrent certaines représentations qui sont ainsi transmises aux enfants.  Dans le livre de la jungle, le serpent hypnotise Mowgli , le loup mange les enfants dans le petit chaperon rouge et le rusé renard mange les poules.

La posture de l’adulte

Aujourd’hui, les parents ont une attitude surprotectrice vis-à-vis de leur enfant : attention, tu vas te faire mal ! Attention ça pique ! Si le danger est souvent bien réel : les orties ça pique ! La surprotection des parents peut inhiber l’enfant et surtout l’éloigner de la nature.  Les enfants ne grimpent plus dans les arbres parce que les parents ont peur qu’ils tombent. Conséquence : les adultes privent, par erreur, les enfants d’un grand nombre d’expériences de nature souvent propices à la connexion à la nature et parfois fondatrice.

Il en est de même de tout ce qui est « sale » et qui relève de la crainte de la maladie. Nous savons aujourd’hui qu’un enfant qui passe beaucoup de temps dehors est moins malade qu’un enfant vivant dans un milieu fermé et aseptisé. Aujourd’hui, le manque de contact des éléments pathogènes présents naturellement dans le sol met en déficit son système immunitaire.

Le cercle vicieux nommé « déficit générationnel environnemental » sous-entend un déficit croissant de connaissance du monde naturel. Cette méconnaissance entraîne une peur injustifiée mais qui sert de parade.

Par extension, face aux menaces justifiées, la réponse est radicale et accentue l’écart avec la nature. Par exemple, l’existence de la maladie de Lyme doit effectivement nous amener à vérifier qu’après une sortie en forêt aucun de ces acariens ne s’est fixé sur notre peau. Il ne faut pas pour autant s’interdire de sorties en forêt.

Il n’en va pas de même concernant les phobies. Les vraies phobies qui sont des traumatismes profonds qui mettent en souffrance la personne au contact, à la vue et souvent même à l’idée de l’objet de leur phobie.

Quelle attitude, quelle démarche pédagogique face à ces peurs et ses dégoûts ?

Comme dit plus haut, très souvent, les peurs relèvent d’un déficit de connaissance scientifique. En apprenant la biologie des espèces, certaines représentations peuvent évoluer.  Il convient pour cela d’appuyer l’action pédagogique sur une démarche construisant les notions chez l’enfant par des activités ou mieux, « des expériences de nature ».

Mais le système des peurs met également en lumière que les processus mis en œuvre pour construire ou déconstruire une peur, un dégoût, relèvent de notre lien à la nature, un lien qui s’appuie sur le sensible. On identifie un enchaînement de processus allant de la perception, de la conscientisation de l’expérience jusqu’à l’expression du ressenti.

La posture de l’adulte

Lors d’une activité au cours de laquelle l’enfant a peur :

  • Il est nécessaire de faire exprimer l’enfant sur ce qui lui fait peur : la peur de se faire piquer, dégoût de la sensation au toucher… On prendra alors conscience de ce qu’il faudra travailler avec lui.  Ainsi en début de séance, on peut faire dessiner. Parfois un caractère de l’animal sera alors exagéré (les soies de l’araignée).
  • Il ne faut pas le forcer. Autorisez l’enfant à ne pas faire. Il peut regarder de loin. C’est souvent en voyant l’intérêt que portent les autres à l’activité qu’on pourra peut–être déclencher un changement d’attitude. 
  • L’enfant peut avoir un geste rapide par exemple si on lui demande de caresser une limace, il recherche à limiter dans le temps cette sensation qu’il redoute. Après, on peut alors lui demander de refaire une seconde fois plus lentement. Et même plusieurs fois, afin qu’en toute sécurité, l’enfant s’aperçoive par lui-même qu’il ne risque rien.
  • Avoir un langage rassurant.
  • Avoir une attitude montrant que nous-même n’avons pas peur, voire que le contact ou la vue de tel ou tel animal nous procure des sensations agréables : c’est beau, c’est très étonnant…
  • Employer des moyens détournés ludiques ou anecdotiques provoquant la curiosité, l’envie de savoir, l’étonnement… Par exemple, on constate que le rejet provoqué par l’araignée qu’on vient d’attraper se dissipe très vite dès lors qu’on demande : « C’est un mâle ou une femelle ? ». On délivre l’astuce permettant de trouver et les enfants s’approchent alors pour trouver la réponse…

Il est intéressant de noter que les neurobiologistes estiment que surmonter une fois sa peur peut suffire à la faire disparaître. Ainsi, en animation nature, agir sur les peurs des enfants (ou des adultes) est générateur de transformation significative du rapport qu’il entretient avec la nature. Il s’agit donc d’un acte hautement éducatif.

Amélie Sander et François Lenormand